Peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a amenée à la création ?
Je m’appelle Isa, j’ai 50 ans. J’ai fait des études de droit et occupé différents postes dans des ministères. Il y a trois ans, après un burn-out, j’ai pris une mise en disponibilité pour faire une reconversion professionnelle. J’avais dans l’idée de devenir art-thérapeute. Je voulais un métier qui allie à la fois l’art et l’humain. J’ai commencé à me former en prenant des cours du soir avec la ville de Paris en bijouterie et arts plastiques. Puis, j’ai créé ma micro-entreprise « Les Zazules ».
En juin 2023, on m’a diagnostiqué un cancer du sein. En juillet, on m’a retiré le sein gauche avec 5 tumeurs et 4 ganglions dont 2 touchés.
Depuis que je suis petite, je crée, bidouille des trucs. J’ai paraît-il une imagination débordante ! Pendant mes traitements lourds, j’ai trouvé refuge dans la création. Pendant mes chimios, j’avais de la neuropathie aux mains mais j’ai réussi à fabriquer des coupelles en pâte polymère. Le mélange des couleurs vives et le modelage m’aidaient à aller mieux et m’apaiser.
A la fin de ma radiothérapie, j’ai repris la poterie que j’avais arrêtée il y a une dizaine d’années. J’ai retrouvé les bienfaits de la terre et du modelage. Je voulais modeler des femmes avec ou sans sein, pour montrer qu’on pouvait être belle malgré la maladie. A la même période, j’ai participé à une exposition où j’ai présenté une œuvre intitulée “Chaos Poétique", un mélange de papier recyclé noirci pour illustrer la noirceur de la maladie qui balaye tout sur son passage, avec une touche de légèreté symbolisée par du bleu et une feuille, pour montrer la fragilité de la vie.
Cette période a été difficile, mais elle m’a permis de faire de très belles rencontres. Le jour où j’ai appris mon cancer, je devenais membre d’une association de créatrices dans le 20éme « les Faab ». Le 1er juillet, j’ai pu participer à mon premier marché de créateur malgré la maladie.
Aujourd’hui, je vais mieux, je suis en rémission. J’apprends à vivre avec les effets secondaires de l’hormonothérapie et je me reconstruis. Je retravaille sur mon projet professionnel et je cherche une formation en art-thérapie. Je veux aider les gens à exprimer leurs émotions à travers l’art.
La poterie est mon médium de prédilection. Cet été, j’ai postulé dans différentes boutiques, sans succès. Quand j’ai vu votre appel à candidatures, j’étais en vacances en Allemagne, j’ai décidé de postuler sur un coup de tête en me disant que je devais faire partie de ce projet. Vous m’avez répondu positivement et cela a accéléré les choses. J’ai trouvé un four grâce à une amie, j’ai acheté de la terre, des engobes et de l’émail. En 3 semaines, j’ai modelé 12 Nanas. Je me suis arrachée plusieurs fois les cheveux, notamment quand 4 Nanas ont explosé en mille morceaux dans le four. Mais elles sont là, réparées, pleines de couleurs et j’ai hâte de vous les montrer !
Qu’est-ce qu’un Zazule ?
Un Zazule, c’est un bidule unique créé par Zaz d’Am (le surnom que m’a donné mon amoureux). Au départ, je créais des bidules en tout genre. Cela allait de la mosaïque, en passant par les bijoux en pâte polymère à des céramiques. Des graines de poésie, de couleur pleine d’imagination. J’adore les couleurs vives et les formes rondes.
Tes créations sont très colorées et organiques. D’où vient cette inspiration ?
Je suis une fille du sud, à moitié espagnole et à moitié italienne. La couleur a toujours fait partie de ma vie et s‘est naturellement exprimée dans mes créations. J’ai toujours été créative, c’est quelque chose qui a toujours été en moi. Et aujourd’hui, avec mes enfants, je continue à m’amuser en inventant des histoires, en dessinant et en créant des Zazules. C’est comme si la créativité faisait simplement partie de qui je suis, de manière naturelle.
Comment souhaites-tu que les personnes se sentent en voyant tes créations ?
Je veux qu’elles ressentent de la joie, tout simplement. La vie est plus forte que tout. Mes Nanas sont pleines de peps et de punch. Elles sont vivantes, belles, avec, un deux, sans sein, avec des kilos en trop, des cicatrices. Sur mes 4 Nanas qui ont été abîmées pendant la cuisson, j’ai fait pour la première fois du Kintsugi. Au final, je suis très contente car elles sont pleines de cicatrices mais sont encore plus belles et plus vivantes !
Pendant des années, j’ai voulu suivre l’Autoroute que beaucoup de gens prennent alors que j’étais faite pour ma Départementale. Aujourd’hui, je réalise que ce qui me correspond, c’est d’avancer à mon rythme, sur une route plus tranquille, colorée et pleine de fleurs. Mon plus grand défi, c’est de me faire confiance. Parfois, je me demande si je ne suis pas un peu extraterrestre avec mes 50 ans et aucune formation artistique. Mais je crois aussi qu’on est tous un peu comme ça, on a chacun nos propres cicatrices extérieures et intérieures. Dans des boutiques comme celle-ci, il y a de la place pour tout le monde, qu’on soit formé ou non, et beaucoup d’entre nous se sont reconverties après un burn-out. L’essentiel, c’est que chacun trouve sa place dans cet univers où tout le monde peut se sentir bien.
Quelle est ta routine créative, comment t'organises-tu ?
Je me lève en même temps que mes enfants et j'essaie de travailler toute la journée. En général, le matin, je me consacre à la création et l'après-midi à la partie plus administrative ou prospective. Je ne suis pas très active sur Instagram, c'est un vrai travail à part entière. Faire des photos, faire des réels… je rame complétement. Heureusement, d’ici quelques temps, mes enfants aideront leur maman has been sur les réseaux ! Je continue à suivre des cours de poterie une fois par semaine et en ce moment, je cherche activement une formation en art-thérapie. J'ai tellement d'idées en tête que je pourrais en avoir pour les 10 prochaines années !
Quelle sera ta sélection pour le Pink Power Store ?
Je vais principalement présenter des sculptures de femmes en terre cuite, avec ou sans seins, ou avec un seul sein, pour aborder la beauté malgré la maladie. J’ajouterai peut-être des coupelles en pâte Fimo, comme celles que j’ai réalisées pendant mes traitements lourds.
Tu nous as confié avoir eu un cancer du sein, tu accepterais de nous en parler ?
C’est une sensation étrange, il y a un avant et un après la maladie. Pendant les traitements lourds, on est en mode survie, warrior. Après, il y a le contrecoup qui peut être encore plus difficile. Il faut se reconstruire et accepter sa nouvelle silhouette. J’essaie de profiter de la vie, de faire des projets et de ne surtout pas penser à une éventuelle récidive.
Aujourd’hui, je vis avec un seul sein et j’ai délibérément choisi de ne pas faire de reconstruction. La reconstruction est un parcours difficile, et on ne parle pas assez de la complexité de cette décision. À 50 ans, j’ai enfin appris à m’accepter telle que je suis, et ça m’apporte une certaine paix. Mon compagnon me soutient aussi pleinement, et c’est précieux. Peut-être qu’à une autre période de ma vie, j’aurais fait un autre choix, mais cette décision m’appartient, c’est mon histoire.
Quand on m’a proposé une reconstruction immédiate après l’opération, j’ai refusé. Tout allait trop vite, et j’avais besoin de comprendre pleinement ce que je traversais avant de faire ce genre de choix. Le plus dur a été pour moi la perte de mes cheveux. C’est aussi ce qui a le plus marqué mon fils de 6 ans : me voir sans cheveux. Cela rend la maladie visible aux yeux de tous.
Aujourd’hui, avec ma prothèse, personne ne se doute de quoi que ce soit, et je me sens bien dans mon corps.
Est-ce que tu as une anecdote Girl Power à nous partager ?
Je pense immédiatement à Niki de Saint Phalle, que j’admire énormément. C’est mon égérie. Je suis complétement fan de ses “Nanas” mais j’admire aussi la femme. Elle a été internée à 20 ans, et c’est grâce à l’art qu’elle a échappé à la folie. Son combat féministe, notamment à travers ses fameux tirs, m’inspire beaucoup. Il n’y a pas que ses “Nanas”, certaines de ses œuvres sont très sombres, comme celles exposées à Beaubourg. Elle s’est battue pour la condition des femmes et à dénoncer la société patriarcale de son époque.
Aujourd’hui, j’apprends à ma fille à ne jamais se laisser brider et qu’elle a les mêmes droits que les hommes. J’ai été élevée par ma grand-mère, qui véhiculait le message “sois belle et tais-toi”, typique de la culture méditerranéenne. Cela m’a toujours révoltée.
En tant que maman féministe, j’essaie de ne pas faire de différence dans l’éducation de ma fille et de mon fils. Ce n’est pas toujours évident car de nombreux stéréotypes persistent, notamment à l’école. Par exemple, mon fils Eloi adore s’habiller en fille et rêve d’avoir les cheveux longs. Il voulait se déguiser en Reine des Neiges l’année dernière, et je lui ai expliqué que c’était possible mais que certains copains pourraient se moquer de lui. Heureusement, j’ai un compagnon qui m’aide beaucoup et qui ne fait pas de différence dans l’éducation de ses enfants. Mais c’est vrai qu’on voit encore combien l’environnement influence nos enfants.
Isa nous a offert un extrait d’une lettre qu’elle a envoyée à ses proches pendant son cancer, où elle exprime avec sincérité ce qu’elle a traversé.
“Aujourd’hui, je réalise que la vie ne sera plus tout à fait la même, mais cette expérience m’a permis de me reconstruire, de redécouvrir ma force intérieure et de porter un nouveau regard sur la vie. La maladie transforme, mais elle rappelle aussi la beauté et la précieuse fragilité de chaque instant.”
Crédits photo : 2in & Les Zazules
Retrouvez ses créations ici : https://www.instagram.com/leszazules/