Interview de Foufounart

Interview de Foufounart

Nous savons que tu veux rester une Foufoune anonyme, mais qui es-tu ?

Je suis Marion, alias Foufounart. Je suis une femme, une maman, et depuis trois ans, je me suis lancée dans l’aventure Foufounart.

 

Parlons bien, parlons foufoune ! Comment ton projet a-t-il vu le jour ?

Je suis partie du constat que le sexe masculin est très représenté dans l’histoire de l’art et dans la vie en général. Depuis l’école, on voit des zizis dessinés partout : sur les bureaux, les murs, les pare-brise dès qu’il y a un peu de neige ou de buée. C’est très naturel pour les garçons de dessiner leur zizi, alors que le sexe féminin, lui, est sous-représenté. Il y a comme un tabou, une invisibilisation du sexe féminin dans l’art et dans la vie quotidienne.

Je vois ça comme le reflet d’un problème plus large : la place qu’on laisse aux femmes dans la société, qui est souvent minime, invisible, et peu considérée. On vit dans une société construite par et pour les hommes, adaptée à leur échelle. Partant de ce constat, j’ai eu envie de représenter des foufounes dans l’espace public. On voit des zizis sur les murs, alors pourquoi pas des foufounes ? C’est ainsi que le projet est né.

J’ai commencé dans la rue et ça continue encore aujourd’hui, avec des œuvres en 3D, en argile, en modelage, et d’autres techniques. Au départ, je n’avais pas de plan précis, c’était censé être un one-shot, mais je me suis tellement amusée et j’ai reçu tellement de retours positifs que j’ai continué, et cela fait maintenant trois ans que ça dure. J’affiche mes œuvres au hasard des rues, de mes balades et des endroits que je visite. À Lyon, c’est surtout dans le quartier de La Croix-Rousse, mais pas seulement. Si tu voyages un peu partout en France, en Italie ou en Espagne, tu pourrais bien tomber sur une de mes foufounes ! (Rires)

Je les fixe avec une sorte de colle spéciale qui sèche rapidement. Le défi, c’est que mes pièces sont souvent arrachées très vite, parfois en moins de 24 heures à Lyon. En général, elles ne sont pas détruites mais plutôt décrochées, sûrement pour être conservées, ce qui fait partie du jeu de l’affichage sauvage. Et si elles tiennent, elles finissent par se détériorer avec le temps et les intempéries. En ce moment, je réfléchis à un autre système de fixation, peut-être avec du ciment… il faut que je teste ça.

Tu aimes faire rimer intimité avec visibilité, comment crées-tu cet équilibre ? Et quelle vision as-tu de la nudité ?

Pour moi, le fait de cacher, pour les femmes, leurs caractéristiques physiologiques élémentaires (la vulve, les seins, etc.) est lié à un tabou. C’est un poids qu’on fait peser sur elles, comme si elles devaient avoir honte de leur corps, de ce qu’elles sont, et ne pas avoir le droit de s’imposer ni de prendre leur place dans la société. La nudité, c’est justement accepter son corps et oser l’imposer aux autres ; c’est une liberté d’être soi-même, une manière de s’affirmer tel qu’on est, en échappant aux diktats qui sont omniprésents.

En commençant à travailler sur Foufounart, je me suis documentée sur cette dimension du sexe féminin et j’ai découvert l’ampleur des complexes autour de la vulve pour de nombreuses femmes. Même la vulve est aujourd’hui codifiée et doit répondre à des normes. Il existe toute une industrie de la chirurgie esthétique avec des nymphoplasties, où l’on refait la vulve pour avoir des petites lèvres conformes à un idéal, sans qu’elles tombent trop et qu’elles rentrent bien dans les critères. C’est pour cela, et sans mauvais jeu de mots, que je n’ai pas de moule pour chaque foufoune que je crée. Elles sont toutes uniques et différentes, modelées à la main, pour refléter cette réalité : chaque femme est unique.

 

Tu as accepté notre invitation pour le PPS, quelle sera ta sélection pour la boutique ?

Je pense apporter un panel varié de ce que je propose, principalement des sex-voto, qui sont mes pièces phares. Il y en aura des dorés, des rouges, des versions façon porcelaine blanche avec des motifs bleus, et peut-être une nouvelle création spécialement pour l’occasion, je vais voir ! Je prévois aussi des petits monochromes, des cadres un peu plus grands, et probablement des carreaux façon céramique. Ce sera un grand mix de tout ce que je produis !

 

Tes matériaux (or, porcelaine…) évoquent une forme de fragilité, de sacré. Peux-tu nous expliquer ce choix ?

Je travaille beaucoup avec de l’argile polymère, un matériau solide et pérenne, bien adapté à l’art urbain. Comme je crée principalement dans la rue, il m’a semblé correspondre parfaitement à mes besoins. J’utilise également de la peinture acrylique et des motifs que j’imprime sur du papier de soie, que je colle ensuite pour habiller mes pièces. Pour certaines créations, j’ajoute de la dorure à la feuille. Le clitoris est toujours doré sur mes œuvres, car c’est essentiel pour moi qu’il soit visible et qu’il ait cette dimension précieuse que l’or représente.

Je travaille aussi avec des encadrements dorés, souvent chinés en brocante ou achetés d’occasion sur des applications de vente entre particuliers. Parfois, j’utilise du neuf, mais le plus souvent, c’est de la seconde main. Pour moi, ces cadres ne sont pas de simples finitions ; ils font partie intégrante de l’œuvre et ajoutent une histoire, une seconde vie à l’objet.

 

De qui est composée ta clientèle ?

Les personnes entrent en contact avec moi via Instagram et mon shop en ligne. Je rencontre également des clients en présentiel lors d’expositions et de festivals auxquels je participe plusieurs fois par an. Ma clientèle est assez variée : elle n’est pas uniquement composée de femmes et s’étend à toutes les tranches d’âge. J’ai des jeunes femmes entre 20 et 25 ans, étudiantes ou jeunes actives, mais aussi des femmes plus âgées dans la trentaine, la quarantaine ou au-delà. Il n’y a pas vraiment d’âge type !

J’ai aussi une proportion importante d’hommes, souvent pour offrir des cadeaux à leur compagne ou compagnon. J’ai également beaucoup de clients issus de la communauté LGBTQIA+. Ce qui me plaît, c’est de créer quelque chose qui parle à des personnes de milieux et de communautés complètement différentes, et ça, c’est génial ! Il y a une forme d’universalité dans ce que je fais.

Ce que j’adore dans ce projet, c’est la nature des échanges avec les gens. Ce ne sont pas juste des commandes ; j’ai de vrais retours sur ce que je crée et sur ce que ça évoque pour eux. Souvent, j’entends des récits de vie qui me touchent énormément. Par exemple, un jour, un papa m’a commandé plusieurs pièces pour sa fille de 12 ans qui venait d’avoir ses règles, pour lui offrir un cadeau marquant ce passage. J’ai trouvé ça vraiment chouette. Ou encore, un couple de femmes qui venait d’acheter son premier appartement ensemble, a craqué sur une de mes pièces, qui est devenue le premier élément de leur déco après avoir fait leur coming-out. C’est une histoire forte, et ça me nourrit énormément.

 

Comment t’organises-tu en termes de créativité ? Quelle est ta routine de travail ?

Je dirais que c’est un équilibre instable, constamment renouvelé ! (rires)

Je n’ai pas de stock, donc j’organise mon travail entre les commandes à honorer et les nouvelles créations, qui peuvent être destinées à la rue ou à des expositions. Mon organisation est très aléatoire, mais c’est ce qui fonctionne pour moi. Je travaille par à-coups, avec de grosses périodes d’activité suivies de moments de pause. C’est impossible pour moi de me dire que je vais travailler tous les mardis de telle heure à telle heure. J’ai un atelier chez moi, ce qui me permet une grande liberté d’organisation, selon mon envie et ma disponibilité. C’est un équilibre fragile, mais ça fonctionne !

Les techniques que j’utilise nécessitent des temps de repos, de séchage, de cuisson ; il y a beaucoup d’étapes, donc je laisse souvent des projets en attente avant de les reprendre. Mon processus créatif s’inscrit dans un temps long. J’aime prendre le temps de chiner mes cadres dans des brocantes ou des lieux que je connais bien ; c’est une étape essentielle pour moi, et il y a parfois un peu de restauration ou de dorure à faire.

Les vulves elles-mêmes nécessitent un travail de modelage, de cuisson au four, puis de peinture, soit acrylique, soit en bombe, ce qui fait un clin d'œil à mes inspirations street art. Pour mes "Discrètes", avec un habillage fleuri, je passe par une étape d’infographie pour créer les motifs de tissus, que j’imprime ensuite sur papier de soie. Le collage est une étape très minutieuse. Je travaille sur plusieurs pièces à la fois, combinant des techniques variées pour chaque création, et je pense que c’est ce qui me plaît le plus dans ce processus !

 

Qui influence le plus ce que tu produis ?

Mes inspirations sont très éclectiques ! Je m’inspire beaucoup de ce qui m’entoure, mais si je devais citer un artiste contemporain qui me parle particulièrement et m’a beaucoup influencée, ce serait Pierre et Gilles. J’adore leur univers unique, ce mélange d’influences religieuses, mythologiques, de sacré, et en même temps, ce côté kitsch à fond ! Je me retrouve dans leur approche très artisanale, où ils créent d’abord leurs photographies puis les retravaillent en ajoutant de la peinture. Leur univers est complètement dingue.

Je me reconnais aussi dans leur rapport au sacré, car j’aime détourner certains symboles religieux, comme les sex-voto, et j’ai même travaillé sur des statues de Vierges détournées.

 

Pour conclure, aurais-tu une anecdote “girl power” à partager ?

Un jour, lors d’un gros festival à Lyon où j’exposais mes pièces, je suis arrivée avec une grande Discrète encadrée pour remplacer une autre qui avait été vendue. Un monsieur m’interpelle et me dit : « Ah, mais c’est vous qui faites ça ? C’est super beau, j’adore ! Mais qu’est-ce que c’est ? » Le gars trouvait ça magnifique : les petites fleurs, le volume, tout lui plaisait, mais il n’avait pas reconnu la vulve, ni le clitoris ! (rires)

Je lui ai donc expliqué que c’était une vulve, et il est resté sans voix, complètement estomaqué. Ça m’a fait réaliser qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour normaliser la représentation du sexe féminin. Cela m’a encore plus motivée à continuer d’afficher et d’affirmer ces œuvres !

 

Crédits photo : Foufounart

Retrouvez ses créations uniques : https://foufounart.bigcartel.com/